lundi 10 novembre 2014

Transports maritimes : prenons un peu de recul

Partout en Europe, la desserte maritime des petites îles proches du continent est pour beaucoup d'entre elles le seul moyen de transport leur permettant de bénéficier, comme d'autres territoires, d'échanges avec leur environnement, qu'il s'agisse des déplacements de personnes ou du transport des marchandises. Sauf à remettre en cause la légitimité de la vie sur ces îles, il faut admettre que les contraintes de l'insularité justifient une desserte maritime relevant de la solidarité qui caractérise le service public. En effet, en dehors de quelques rares cas particuliers, une approche commerciale de cette desserte se heurte à l'impossibilité de répercuter sur les usagers l'intégralité – voire même la plus grande part - du coût de celle-ci.

Comme pour tout service de transports en commun, et plus encore pour la desserte des îles puisqu'il n'existe pas d'alternative de transport individuel, les liaisons maritimes doivent présenter une fréquence suffisante pour répondre à des besoins diversifiés. Ceci implique notamment des passages en heure creuse, dont le taux de remplissage sera faible, mais qui sont néanmoins nécessaires à la couverture de l'ensemble des besoins des usagers. En ce qui concerne les visiteurs occasionnels, qui sont les clients potentiels d'une offre commerciale, il ne faut pas sous-estimer la sensibilité de la demande aux prix. Dans la plupart des cas, la répercussion intégrale du coût du transport sur le prix des billets aurait un effet dissuasif sur une large proportion de ces visiteurs. Or ceux-ci constituent par ailleurs une part importante de la clientèle des activités économiques insulaires. Le service de desserte maritime des îles est donc avant tout une infrastructure publique, dont l'utilité ne peut être évaluée qu'en fonction de l'ensemble de ses retombées économiques et sociales, tant sur les îles que sur le continent.

Bon nombre de ces îles présentent un attrait touristique qui ne doit pas faire illusion. Pour la plupart de leurs habitants elles ne sont pas le paradis qu'imaginent les visiteurs estivaux. Le choix d'y résider, d'y faire vivre les services indispensables, et de rendre ainsi possible l'accueil des visiteurs, implique l'acceptation de nombreuses contraintes par leurs habitants permanents. La prise en charge collective de légitimes compensations à ces contraintes, grâce au financement public des liaisons maritimes, doit être assurée à un niveau territorial suffisant pour être acceptée par les contribuables concernés.

Le différend actuel entre les populations des îles du Morbihan et une partie de la majorité du conseil général de ce département met en évidence l'inadaptation du niveau départemental à la prise en compte d'une problématique d'aménagement du territoire qui relève d'une vision plus globale, de niveau au moins national, voire européen. L'idéologie libérale qui imprègne les options politiques de la majorité départementale du Morbihan, conjuguée avec des contraintes budgétaires et des enjeux électoraux à court terme, conduit certains élus locaux à des choix qui marginalisent le service public et ignorent le concept même d'aménagement du territoire. La délégation de service public retenue par le président du conseil général du Morbihan apparait de plus en plus clairement comme une façon de se débarrasser d'une responsabilité moyennant un versement forfaitaire à une entreprise privée. Cette défausse, dénoncée par l'opposition, est un aveu d'incompétence qui met en évidence l'inadaptation du niveau départemental à la mission que l'Etat lui a confiée dans ce domaine.

Les pratiques tarifaires qui ont caractérisé les précédents contrats de délégation de service public et notamment celui qui arrive à échéance fin 2014, ont déjà causé d'importants dégâts à l'économie insulaire : des tarifs globalement trop élevés et mal ciblés, des horaires et des fréquences mal adaptés aux besoins et aux attentes des usagers ont provoqué une baisse très sensible de la fréquentation des îles ; à cela s'ajoutent des options techniques contestables pour le transport des marchandises, options certes anciennes, mais qui débouchent en pratique sur une facturation très excessive de ce transport par le délégataire. Faute de concurrence, le délégataire sortant a été en position de négocier un nouveau contrat qui ne corrige en rien les défauts du précédent mais qui, au contraire, les aggrave dans des proportions souvent démesurées. C'est l'origine d'un conflit dont le conseil général n'avait pas prévu l'ampleur et qu'il ne parviendra pas à désamorcer par des aménagements de détail.

La politique à long terme qui décidera de l'avenir démographique et économique des îles ne peut rester tributaire d'une vision strictement locale et à court terme du rôle de ces îles. Elle doit s'appuyer sur une volonté claire de maintenir durablement la vie sur les îles. La nécessité d'une intervention publique à cette fin est de même nature que celle qui caractérise les territoires ruraux impropres à une agriculture industrialisée. Si l'on veut éviter le dépeuplement de ces territoires et l'afflux dans les villes de leurs jeunes habitants réduits au chômage, il faut les faire bénéficier de diverses formes de discrimination positive en matière de services publics. Les politiques correspondantes peuvent être mises en œuvre de façon décentralisées à condition d'être encadrées par des règles claires, qui en fixent les orientations. Ce serait une erreur de croire que la décentralisation facilite toujours la concertation et l'écoute des citoyens : le comportement du président du conseil général du Morbihan en fait la démonstration.

Les sort des îles n'est pas seulement un sujet d'intérêt local. Il ne doit donc pas dépendre de l'idéologie de quelques élus locaux.

FP 

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